{"id":2585,"date":"2017-04-16T15:32:46","date_gmt":"2017-04-16T14:32:46","guid":{"rendered":"http:\/\/greyisgood.eu\/notes\/?p=2585"},"modified":"2025-06-18T15:09:36","modified_gmt":"2025-06-18T14:09:36","slug":"data-soliloquies-exposition-essai-par-thierry-fournier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/greyisgood.eu\/notes\/2585","title":{"rendered":"Data Soliloquies, exposition. Essai par Thierry Fournier"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/greyisgood.eu\/notes\/2588\">in English<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa nouvelle <strong>\u00ab La Biblioth\u00e8que de Babel \u00bb<\/strong>, publi\u00e9e en 1944, l\u2019\u00e9crivain argentin Jorge Luis Borges imagine la totalit\u00e9 de la culture humaine expos\u00e9e dans une biblioth\u00e8que \u00e0 l\u2019architecture labyrinthique. Les livres qu\u2019elle rassemble contiennent toute la pens\u00e9e imaginable, dans toutes les langues et depuis les origines, obsessionnellement mis en ordre. L\u2019ensemble \u00e9voque la promesse d\u2019acc\u00e9der enfin \u00e0 la totalit\u00e9 de la connaissance, \u00e0 travers le r\u00eave d\u2019une ma\u00eetrise et d\u2019une toute-puissance du savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le travail de <strong>Martin John Callanan<\/strong> (Birmingham, 1982) \u00e9voque immanquablement cette image litt\u00e9raire, c\u2019est pour constater aussit\u00f4t qu\u2019il t\u00e9moigne de la mani\u00e8re dont nos relations \u00e0 la technologie en ont pr\u00e9cis\u00e9ment renvers\u00e9 les termes. \u00c0 l\u2019inverse de Borges qui imaginait que l\u2019ensemble du savoir puisse \u00eatre visible en un seul lieu, Callanan prend acte que l\u2019humain contemporain est pris dans un r\u00e9seau d\u2019informations d\u00e9centralis\u00e9es qui conditionnent en permanence son existence. Lorsqu\u2019il se d\u00e9crit comme \u00ab an artist researching an individual\u2019s place within systems \u00bb (un artiste explorant la place de l\u2019individu parmi des syst\u00e8mes), la \u00ab place \u00bb qu\u2019\u00e9voque l\u2019artiste ne d\u00e9crit pas une relation esth\u00e9tique au sens classique qui dissocierait l\u2019observateur des objets observ\u00e9s : elle prend acte que nous sommes pris dans leurs logiques.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exposition <strong>\u00ab Data Soliloquies \u00bb<\/strong> met ainsi en relation trois \u0153uvres dont les propos sont particuli\u00e8rement compl\u00e9mentaires \u00e0 cet \u00e9gard. La sculpture <strong>\u00ab A Temporary Order \u00bb<\/strong> figure le globe terrestre en impression 3D \u00e0 petite \u00e9chelle, sur lequel est grav\u00e9 l\u2019\u00e9tat exact des nuages \u00e0 une date donn\u00e9e, obtenue par la combinaison de s\u00e9ries d\u2019images par satellite. Pos\u00e9e au sol, comme vuln\u00e9rable, elle met en \u00e9vidence qu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi fugitif, m\u00eame fig\u00e9 et repr\u00e9sent\u00e9 par ses donn\u00e9es, demeure radicalement insaisissable et continue \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 notre perception : la technique n\u2019a pas d\u00e9sactiv\u00e9 l\u2019incommensurable. La s\u00e9rie d\u2019impressions <strong>\u00ab Text Trends \u00bb<\/strong> montre quant \u00e0 elle des statistiques compar\u00e9es de paires de mots issues des requ\u00eates sur Google de 2004 \u00e0 nos jours. Le caract\u00e8re tautologique des associations de mots choisis et l\u2019humour f\u00e9roce qui s\u2019en d\u00e9gage (\u00e9t\u00e9-hiver, acheter-vendre, etc.) t\u00e9moigne des attentes que refl\u00e8tent ces statistiques : il s\u2019agit bien de requ\u00eates formul\u00e9es par des utilisateurs. Ce que l\u2019on pourrait prendre comme une seule mesure est aussi un oracle, dont la dimension performative conditionne nos comportements. Enfin, <strong>\u00ab The Fundamental Units \u00bb<\/strong> est une s\u00e9rie d\u2019images montrant chaque fois les plus petites unit\u00e9s de pi\u00e8ces de monnaies internationales, photographi\u00e9es au microscope \u00e9lectronique au National Physical Laboratory de Teddington (Royaume-Uni). Ces images sont ensuite d\u00e9mesur\u00e9ment agrandies et imprim\u00e9es sur de tr\u00e8s grands formats, r\u00e9v\u00e9lant alors toutes les traces des \u00e9changes dont elles ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet \u2013 et, par la m\u00eame, la physicalit\u00e9 paradoxale d\u2019une monnaie dont les \u00e9changes sont aujourd\u2019hui enti\u00e8rement d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 leur force et leur pr\u00e9cision plastique \u00e9vidente, ces objets sont parfois froids, comme mis \u00e0 distance : globe blanc, statistiques, pi\u00e8ces de monnaie. Ils h\u00e9ritent d\u2019une approche conceptuelle et minimaliste qui privil\u00e9gie les protocoles. En outre, toute trace de l\u2019artiste en est absente : par opposition \u00e0 des d\u00e9marches qui, dans l\u2019histoire de l\u2019art r\u00e9cente, ont confront\u00e9 l\u2019humain et sa corpor\u00e9it\u00e9 \u00e0 des syst\u00e8mes r\u00e9p\u00e9titifs, comme celles de Roman Opalka ou de On Kawara, Martin John Callanan \u2013 \u00e0 de tr\u00e8s rares exceptions \u2013 ne met pas en jeu ses propres actions. En outre, \u00e0 strictement parler, peu nous importe de savoir quelles \u00e9taient les positions des nuages \u00e0 une date donn\u00e9e, de conna\u00eetre l\u2019\u00e9volution de requ\u00eates sur Google ou encore comment vieillit la petite monnaie : ces faits ou ces objets en eux-m\u00eames n\u2019\u00e9voquent rien qui les rapprocheraient du statut d\u2019une \u0153uvre. Comme extraits du monde, ils semblent \u00eatre des objets trouv\u00e9s dans un champ de donn\u00e9es. D\u2019o\u00f9 nous vient alors le sentiment que ces \u0153uvres nous parlent aussi profond\u00e9ment de nous-m\u00eames ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier constat qui \u00e9merge alors est que ces \u0153uvres ont toutes en commun de parler de la <strong>valeur<\/strong>, qui interroge directement la mani\u00e8re dont la quantification g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e s\u2019est impos\u00e9e aujourd\u2019hui comme paradigme dominant et comme crit\u00e8re omnipr\u00e9sent de repr\u00e9sentation et d\u2019\u00e9valuation de l\u2019humain. Callanan convoque en outre cette notion de valeur \u00e0 travers une perspective tr\u00e8s sp\u00e9cifique, qui est de viser presque syst\u00e9matiquement la repr\u00e9sentation de <strong>totalit\u00e9s<\/strong>. Un regard sur l\u2019ensemble de ses \u0153uvres t\u00e9moigne de la constance de cette d\u00e9marche, que l\u2019on retrouve m\u00eame dans leurs titres : toutes les partances de vols, toutes les recherches sur internet, toutes les guerres pendant ma vie, toutes mes commandes sur un logiciel, tous les num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone, le nombre de tous ceux qui ont jamais v\u00e9cu, le compte de tous les jours de ma vie, toutes les unes de la presse, tous les nuages pr\u00e9sents en un instant au-dessus de la Terre, voir tout Londres, etc. Cette d\u00e9marche de <em>all-everything<\/em> pourrait sembler simpliste mais elle s\u00e9lectionne justement des ph\u00e9nom\u00e8nes auxquels notre exp\u00e9rience sensible ne nous donne jamais totalement acc\u00e8s. Alors que le r\u00e9gime des donn\u00e9es se caract\u00e9rise justement par le fait que des totalit\u00e9s calcul\u00e9es par des syst\u00e8mes \u00e9chappent \u00e0 la perception humaine, des \u0153uvres peuvent-elles renverser cette relation ?<\/p>\n\n\n\n<p>On voit alors que ces projets d\u00e9ploient chaque fois une mat\u00e9rialit\u00e9 sp\u00e9cifique, qui t\u00e9moigne d\u2019une connaissance approfondie du code, du r\u00e9seau et du num\u00e9rique tout en embrassant un tr\u00e8s large r\u00e9pertoire de formes : sculptures, impressions, livres d\u2019artiste, objets, performances\u2026 \u00c0 travers ce vocabulaire, Callanan propose autant de dispositifs de \u00ab vis\u00e9e \u00bb, qui relatent des totalit\u00e9s pour mieux mettre en \u00e9vidence l\u2019impossibilit\u00e9 de leur ma\u00eetrise : faire fugitivement d\u00e9filer les horaires de vols sur un \u00e9cran, faire d\u00e9clamer les dates des guerres par un crieur, imprimer les nuages sur une sculpture en 3D dont la perception globale est impossible, d\u00e9montrer le caract\u00e8re performatif des statistiques et des sondages, mettre en \u00e9vidence la mat\u00e9rialit\u00e9 de la monnaie, cr\u00e9er une publication devenant illisible par son \u00e9chelle gigantesque, etc. Chacune de ces situations cr\u00e9e alors un paradoxe : elle ouvre un gouffre entre d\u2019une part la promesse d\u2019une omniscience ou d\u2019une vision totalisante, et d\u2019autre part son impossibilit\u00e9 m\u00eame, due au caract\u00e8re irr\u00e9m\u00e9diablement fugitif et local de notre perception. C\u2019est dans cet \u00e9cart, dans ce manque, que r\u00e9side fondamentalement l\u2019agentivit\u00e9 de ses \u0153uvres.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, par la relation tr\u00e8s sp\u00e9cifique que Martin John Callanan \u00e9labore entre ces paliers successifs \u2013 la valeur, la totalit\u00e9, la promesse et le manque \u2013 il met en \u00e9vidence <strong>ce que nous attendons<\/strong> de ces repr\u00e9sentations. Il ne s\u2019agit pas tant de la valeur, que du d\u00e9sir de la valeur ; de la totalit\u00e9, que du r\u00eave de la totalit\u00e9 ; de la ma\u00eetrise, que de ce qui lui \u00e9chappe. L\u2019ensemble nous ram\u00e8ne \u00e0 la condition humaine, \u00e0 son d\u00e9sir et \u00e0 ses limites. Ici se r\u00e9v\u00e8le la dimension \u00e0 la fois po\u00e9tique et fondamentalement critique d\u2019un travail qui nous place face \u00e0 de multiples manifestations de l\u2019infini pour pointer imm\u00e9diatement notre impossibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019embrasser, en m\u00eame temps que le caract\u00e8re radicalement vain \u00e0 cet \u00e9gard de toute d\u00e9marche techniciste. Ce qui nous diff\u00e9rencie des \u00ab syst\u00e8mes \u00bb qu\u2019\u00e9voque l\u2019artiste est que nous trouvons aussi du sens dans ce que nous ne comprenons pas.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut penser ici enfin \u00e0 l\u2019auteur et critique John Berger, qui relevait qu\u2019une des sp\u00e9cificit\u00e9s de l\u2019art est de ne pas repr\u00e9senter les choses en elles-m\u00eames mais bien le regard que nous portons sur elles et, par la m\u00eame, de pouvoir questionner les enjeux de sa formation et de sa d\u00e9termination (y compris politique). Au moment o\u00f9, en prise avec les questions ouvertes par la culture num\u00e9rique, de nombreuses d\u00e9marches tombent dans le pi\u00e8ge de la figuration (des donn\u00e9es, de l\u2019intelligence artificielle, de la surveillance\u2026), Martin John Callanan assume ici l\u2019impossibilit\u00e9 radicale d\u2019en venir \u00e0 bout et s\u2019installe l\u00e0 o\u00f9 cette recherche ouvre sur un vertige. Avec la pudeur qui le caract\u00e9rise, par ses \u0153uvres, leurs monologues de donn\u00e9es et l\u2019incapacit\u00e9 qu\u2019elles \u00e9voquent de nous en emparer compl\u00e8tement, il \u00e9claire ainsi la sp\u00e9cificit\u00e9 de la position humaine face \u00e0 l\u2019infini du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Thierry Fournier<\/p>\n\n\n\n<p>Aubervilliers, avril 2017<\/p>\n\n\n\n<p>Thierry Fournier est un artiste et curateur fran\u00e7ais. Il co-dirige \u00e9galement le groupe de recherche curatorial EnsadLab Displays. Il vit et travaille \u00e0 Aubervilliers.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/greyisgood.eu\/notes\/2588\">in English<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>in English Dans sa nouvelle \u00ab La Biblioth\u00e8que de Babel \u00bb, publi\u00e9e en 1944, l\u2019\u00e9crivain argentin Jorge Luis Borges imagine la totalit\u00e9 de la culture humaine expos\u00e9e dans une biblioth\u00e8que \u00e0 l\u2019architecture labyrinthique. Les livres qu\u2019elle rassemble contiennent toute la pens\u00e9e imaginable, dans toutes les langues et depuis les origines, obsessionnellement mis en ordre. 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